# Les Zrihen de MarrakechHassiba et Judah Zrihen ont un peu plus de 20 ans en 1920 et déjà deux adorables petites filles, Hélène et Thérèse, ma mère. Messod, le père de Judah sentant la fin proche demande à son fils chéri de l’aider à vendre tous ses biens pour l’emmener finir ses jours dans la ville sainte de Jérusalem. Il veut être enterré sur le Mont des Oliviers, le premier que traversera le Messie quand il se dévoilera et procèdera à la résurrection des morts. ## Jérusalem et la naissance d’YvonneLes voilà donc partis avec une caravane de domestiques, assez d’or, de pierres précieuses et de bijoux — Messod est le bijoutier du Glaoui — pour les mener confortablement à bon port et pour leur permettre d’attendre sereinement que le Seigneur rappelle Messod à lui. Mais loin de l’achever, le voyage apparemment très confortable (ma grand-mère me raconta les palaces, les endroits exotiques et féériques visités et surtout Alexandrie, la Belle) et le séjour à Jérusalem requinquent Messod. Les mois, puis les années passent. Le 30 janvier 1923, à l’Hôpital Anglais de Jérusalem, site actuel de l’Hôtel Har Tzion sur Derech Hevron, Yvonne, une troisième petite fille aux yeux rieurs et au sourire enjôleur nait dans le foyer de Hassiba et Judah. Les fonds commencent à manquer, si bien que pour subvenir aux besoins de la petite tribu, Judah qui, en plus du judéo-arabe, parle parfaitement le français, l’hébreu, l’anglais et l’arabe dit « classique » se fait interprète et guide de la ville de Jérusalem jusqu’à ce qu’il puisse réunir assez d’argent pour le voyage du retour. Messod finalement termine sa vie parmi les siens … à Marrakech, où il est enterré. ## Les prétendantsComme tout père qui se respecte, Judah doit répondre aux demandes en mariage des jeunes gens qui convoitent ses filles. Mais comment savoir si ces prétendants conviendraient à Thérèse ou Yvonne ? Il imagine alors un système de miroirs et de rideaux qui permet aux demoiselles d’être vues par leur père seul pendant l’entretien et d’observer le jeune homme à son insu. Lors de la visite, les deux jeunes filles dialoguent avec leur père à force de larges signes — le plus souvent un index qui exprime clairement la négation — ou des haussements d’épaules de l’une signifiant que peut-être sa sœur est intéressée, puis nouvelle agitation frénétique de l’index. Et à Judah de répondre : « Mes filles sont bien trop jeunes pour songer au mariage », « Pensez donc, elles n’ont pas encore obtenu leur diplôme de sténo dactylo ! », « Nous en reparlerons l’année prochaine si vous êtes toujours intéressé »… Thérèse et Yvonne ont toutes les deux choisi leur époux et ont vécu une vie comblée d’amour. ## Les quatre-vingts ans de ThérèsePour les 80 ans de Thérèse, ma mère, nous décidons mes frères, ma sœur et moi d’organiser un anniversaire surprise. Le 23 mars 2003, nous invitons tous ses amis et toute la famille, dont bien évidemment Yvonne. Nous voici tous réunis, un peu plus d’une centaine de personnes, Yvonne selon les consignes que nous avons données arrive avant la reine de la fête et s’enquiert de l’occasion. « Mais c’est pour les 80 ans de Maman, réponds-je étonnée qu’elle me pose la question. — C’est moi qui ai 80 ans, ta mère a 82 ans ! »Je tombais des nues ! Maman, par coquetterie, nous aurait tu son âge pendant… 82 ans !!!## Yvonne et René nous ont quittésJeudi 18 Eloul 5781 (26 aout 2021), ma tante Yvonne Zrihen Benchetrit a tiré le rideau à jamais, elle a éteint la lumière et elle s’en est allée retrouver les siens discrètement avec cette grâce et cette élégance qui l’ont caractérisée sa vie durant. Hasard du calendrier ? C’est aussi un 18 Eloul, 12 ans plus tôt que Thérèse a quitté ce monde pour rejoindre son aimé. Le départ d’Yvonne a été précédé de quelques jours par celui de René, le plus jeune frère qui nous a quittés trop brutalement, le 17 aout 2021. Comme ma mère, Yvonne et René avaient cette rare aptitude qu’ont certaines personnes à aimer intensément, tendrement, et à vous faire sentir unique, parce que vous l’êtes à leurs yeux. Aujourd'hui, enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, neveux, petits-neveux, arrière-petits-neveux, nous sommes tous orphelins de cet amour...# The Zrihen of MarrakechHassiba and Judah Zrihen were just over 20 years old in 1920 and already had two daughters, Hélène and Thérèse, my mother. Messod, Judah's father feeling the near end, asks his beloved son to help him sell all his possessions to take him to the holy city of Jerusalem. He wants to be buried on the Mount of Olives, the first that the Messiah will cross when he reveals himself and proceeds to the resurrection of the dead. ## Jerusalem and the birth of YvonneSo here they are with a caravan of servants, enough gold, precious stones and jewels — Messod is the jeweler of Glaoui — to lead them comfortably to the Holy Land and to allow them to wait serenely for the Lord to call Messod to him. But far from aggravating his poor health, the apparently very comfortable trip (my grandmother told me about the palaces, the exotic and magical places visited and especially Alexandria, the Beautiful) and the stay in Jerusalem shark him. Months and then years go by. On January 30, 1923, at the English Hospital in Jerusalem, the current site of the Har Tzion Hotel on Derech Hevron, Yvonne, a third little girl with laughing eyes and an enchanting smile is born in the home of Hassiba and Judah.Funds began to run out, so much so that to support the small tribe, Judah, who, in addition to Judeo-Arabic, spoke French, Hebrew, English and so-called "classical" Arabic perfectly became an interpreter and guide of the city of Jerusalem until he could raise enough money for the return journey. Messod finally ends his life among his family ... in Marrakech, where he is buried. ## SuitorsLike any father of that time, Judah had to respond to the marriage proposals of the young men who coveted his daughters. But how could he know if these suitors would suit Therese or Yvonne? He imagines a ploy that allows the young ladies to be seen by their father during the interview and to observe the young man without his knowledge using a system of mirrors and curtains. During the visit, the two girls dialogue with their father by dint of large signs – most often an index finger that clearly expresses the negation ¬– or shrugs of the shoulders of one signifying that perhaps her sister is interested, then new frantic agitation of the index finger. And to Judah to answer: "My daughters are far too young to think about marriage", "Think about it, they have not yet graduated as a steno dactylo!", "We will talk about it again next year if you are still interested"...Thérèse and Yvonne both chose their husband and lived a life filled with love. ## The Eighty Years of ThérèseFor the 80th birthday of Thérèse, my mother, my brothers, my sister and I decide to organize a surprise birthday. On March 23, 2003, we invite the whole family, including, of course, Yvonne, and all her friends. Here we are all together, a little more than a hundred people, Yvonne according to the instructions we have given arrives before the queen of the party and inquires about the occasion. "But it's for Mom's 80th birthday," I answer surprised that she asked me the question."I'm the one who's 80 years old, your mother is 82 years old!”I was falling from the clouds! Mom, by coquetry, would have hidden her age from us during... 82 years !!!Thursday 18 Eloul 5781 (August 26, 2021), my aunt Yvonne Zrihen Benchetrit closed the curtain forever, she turned off the light and she went to find her family discreetly with this grace and elegance that characterized her throughout her life. Chance of the calendar? It is also an 18 Eloul, 12 years earlier that Thérèse left this world to join her beloved. Yvonne's departure was preceded by a few days by that of René, the youngest brother who left us too abruptly, on August 17, 2021. Like my mother, Yvonne and René had this rare ability that some people have to love intensely, tenderly, and to make you feel unique, because you are in their eyes.