Ce Mellah de Rabat était autrefois riche en potentiel humain. Il y avait autrefois à l'époque de mon enfance vers 1950 et 60 à l’intérieur du périmètre du Mellah de Rabat, beaucoup de petites rues et impasses.Dans ces endroits là habitaient des milliers d'habitants juifs, beaucoup de familles juives très anciennes.La rue principale du mellah, la rue Souika abritait tous les petits fonds de commerce, des boutiques d'artisans, des magasins de légumes, des échoppes de montagnes d'épices, des pâtisseries juives traditionnelles, des marchands de sfinjs, ces beignets bien ronds avec un trou au milieu de chez nous, des magasins de vêtements, des réparateurs de fourneaux, la librairie d'Elie Louski le vendeur officiel de livres de prières et fournitures scolaires, des magasins de tissus, même des fabricants clandestins de mahia...et toutes les nombreuses synagogues se situaient aussi dans ces impasses...Tout cet amalgame de petites bâtisses et durant la fête de Soukot, ces nombreuses cabanes de roseaux des rives du Bou-Regreg qui étaient quasiment attachées au mur intérieur des remparts et qui jonchaient les toits des maisons limitrophes du Mellah, tous ces endroits étaient et je m'en souviens, toujours remplis de monde, de juifs de notre ville, nos amis, nos familles...c'était un petit peuple qui vivait en communauté avec tous les aléas et plaisirs de la vie de cette époque.Il y avait, et c'est important de le souligner, des médecins israélites bénévoles qui s'occupaient de soigner les habitants pauvres juifs et musulmans et qui ne pouvaient pas se permettre des frais médicaux, parmi eux se trouvaient deux très grandes personnalités de la communauté juive des années 50, le Docteur Médioni et le Docteur Sabah.Le Mellah, vous vous imaginez la honte de ramener ces habitants juifs à ce temps-là.Oui ils ont eu un moment de honte de ce passé que représentait le Mellah, devenu dans le langage synonyme de misère, de saleté et d’arriération.Maintenant que toute la population juive l'a quitté définitivement dans les années 60, il se pare de couleurs de nostalgie et d'affection.Le temps du Mellah ne sonne plus comme une insulte, mais au contraire comme une invitation à un monde disparu et déjà regretté.Tout petit à partir des années 50 et 60, j'ai parcouru de long en large ce mellah mystérieux que seules les personnes ayant habité se souviennent.Nous habitions à l'époque, ma famille et moi à l'impasse Henri Popp qui démarre de la porte du Mellah jusque vers la Tour Hassan. A chaque occasion j'y allais seul ou avec ma mère lorsqu'elle faisait son marché deux fois par semaine. Elle connaissait tous les coins et recoins et m'indiquait à chaque fois les endroits fréquentables ou pas. C'est son arrière grand père qui avait créé le lieu de prières au Mellah, la synagogue du Rabbi Chalom Zaoui. Oui il y avait ici au Mellah des endroits louches et il valait mieux ne pas s'y introduire. La nuit était réservée aux clients de maisons closes tenues par des tenancières juives et très âgées dont les filles étaient toutes musulmanes et voilées. A part ça, des miaulements incessant de matous à la recherche de souris qui déambulent dans tous les coins des ruelles. Encore faut-il ajouter les clochards et mendiants. Les clochards et sans abris qui boivent toutes la nuit à déranger les pauvres gens qui ne demandent que du repos. Les mendiants à tous coins de rue qui vous importunent le jour.Je me rappelle de l'un d'eux qui avait la maladie de Parkinson c'est Hébotopa.Il y avait aussi des femmes mendiantes comme Soulika Itro qui avait toujours une bouteille de vin a la main, elle était toujours assise devant les immeubles entre le Mellah et la rue de Lyon.Un autre alcoolique qui s'appelait Hez Bounafeh qui se promenait avec une bouteille de lait, mais rempli de vin rouge. Le jour, c'était le chant des écoliers des instituts religieux qui se dégageaient des fenêtres. Ensuite les fidèles religieux qui chantaient par cœur de leurs hautes voix ces magnifiques pyoutimes. S'entremêlait le bruit infernal des vendeurs de fruits et légumes, Les marchands de chiffons, le vitrier, l'aiguiseur de couteaux.Mais le Mellah ne se limite pas à ces attractions. Une vie trépidante l'anime.Il y a les commerces d'épices, les commerces de meubles, les artisans en tous genres.Les confectionneurs de voilages, coussins et tentures.Les droguistes pour acheter de tout et de rien. Marchands de poissons, condiments, fleurs, légumes, commandez un poulet, tué et plumé devant vous. Mais l'âme populaire de tout ce quartier vous la trouvez partout en prenant les petites ruelles, un vrai souk.De volumineux cônes d'épices en poudre s'alignent en une succession de couleurs et de senteurs, le cumin, le safran, le ras el hanout, le coriandre,... Prenez la rue des tisserands, ce vieil homme qui tisse dans sa minuscule boutique sur son métier en bois des couvertures, là aussi des menuisiers, des fabricants de cages à oiseaux, et même sur le trottoir un petit vendeur de boites de khol. Et la plus grande majorité des synagogues de Rabat étaient localisées au mellah.Les rues regroupaient de marchands et artisans: la rue de marchands d’épices.Il y avait la rue des bijoutiers, celle des brodeurs, des bouquiniste.Le Mellah avait son crieur public, il sillonnait les rues pour crier un message.Il annonçait à la population une festivité ou encore un événement chez telle ou telle famille.Les juifs marocains ont construit des quartiers entiers dans les Mellahs.Ils ont baptisés leurs rues à leur façon en donnant leur propre nom de famille.Le quartier juif du Mellah de Rabat est de création récente, puisque ce n’est qu’en 1808, sous le règne du sultan Moulay Slimane que les juifs furent contraints d’habiter ce quartier qui leur était réservé, au dessus des falaises donnant sur le fleuve Bou Regreg.Un thé à la menthe et une corne de gazelle pour me rappeler le temps de mon enfance ici.