# **L'épopée amazonienne des frères Pinto **Quand Abraham Pinto cède à l’appel du caoutchouc, il n’a que 16 ans. Il quitte Tanger le 16 mai 1879 et embarque le « Cynthia », un petit bateau de marchandise, pour Lisbonne. Son dessein, rejoindre son frère Moyses, en Amazonie.Après leur arrivée à Para (Belem ?), dans l’estuaire du fleuve Amazone, les deux frères s’installent avec leurs oncles dans un petit village, Teffé, au bord du fleuve en plein centre de l’Amazonie. Cette position stratégique leur permet de commercer avec les riverains en amont et en aval du fleuve. Au cours de semaines voire de mois de navigation, d’abord dans de simples canots puis dans des embarcations à vapeur plus robustes, ils écoulent de la marchandise qu’ils vendent aux habitants des rives du fleuve. En retour, ils chargent la gomme, fruit de la récolte de caoutchouc, qu’ils ramènent à Teffé. Enhardis par l’expérience qu’ils acquièrent et les profits qu’ils amassent, les deux frères naviguent sur des fleuves de plus en plus lointains, comme le Jurua ou le Javari à la frontière du Pérou, pour ne se retrouver à Teffé qu’après de longs mois d’absence. Malgré la distance qui les sépare – parfois deux ou trois mois de navigation –, Abraham et Moyses combinent leur itinéraire respectif pour célébrer ensemble le jour de Kippour. Ils se retrouvent parfois au milieu de la jungle protégés par leurs rameurs qui éloignent les bêtes sauvages pendant qu’eux, imperturbables, prient ensemble avec ferveur. D’abord associés à leurs oncles, ils finissent par s’installer à Iquito au Pérou où leur affaire prospère. Ils rentrent à Tanger en 1894-1895 avec dans leurs bagages une petite fortune qui leur permet de poursuivre une carrière commerciale internationale.Dans ses mémoires contées à son neveu en 1945, Abraham relate l’extraordinaire épopée amazonienne de ces deux frères. Durant la quinzaine d’année qu’a duré leur aventure, ils ont travaillé d’arrache-pied, ont bravé les pires dangers – bêtes sauvages, tribus indiennes parfois hostiles, torrents, sables mouvants, naufrages –, se sont construits et ont acquis une réputation de respectabilité tout le long du fleuve Amazone (ce qui leur garantissait les crédits indispensables à leur commerce).Ce qui frappe dans ce récit c’est l’extraordinaire dynamisme, l’extrême mobilité et l’audace commerciale de ces juifs marocains issus le plus souvent d’un milieu modeste, artisans et petits commerçants, qu’on aurait pu imaginer peu aventureux. Nous sommes nombreux ici à avoir eu un ancêtre qui, comme les frères Pinto, a cherché fortune au Brésil. Les mémoires d’Abraham Pinto ([[http://juifs-marocains-en-amazonie.com](http://juifs-marocains-en-amazonie.com)](http://juifs-marocains-en-amazonie.com/?fbclid=IwZXh0bgNhZW0CMTAAYnJpZBExWDVRY25yZFprbnBKZTRwaQEeq3HuYqqJ2QOZ7e9nzLtQZNKXyGi2DGwQlSW9ajhHUO01D2S0da5c5pFjyg8_aem_PMeHcrzNM2zr83pCSasATA), vous y trouverez le PDF de ses mémoires en français, anglais et hébreu) recadrent notre imaginaire, nous permettent d’entrevoir leur vie périlleuse en Amazonie, le travail acharné, l’exil loin de leur famille et de leur culture et de comprendre peut-être pourquoi certains ne sont pas revenus.