Texte écrit en 1931. L'école de l'Alliance d'Agadir a été créée vers 1936 et a d'abord été dirigée par Régine Misrahi. Les enseignants qui ont ensuite marqué l'école étaient Henri Wanono et son épouse Angèle Derhy Wanono. **L'UNIVERS ISRAÉLITE ****LETTRE DU MAROC **# **AGADIR**Nous partons pour Agadir. Ce nom a retenti en 1911 comme une fanfare de guerre. Depuis, la paix française a ouvert à la vie ces contrées de mystère, y créant l'activité et le bien-être.Derrière nous, Mogador la Blanche dort dans sa longue presqu'île, bercée par les vagues de sa ceinture marine. La nuit est claire, la route passe à travers les dunes grises. Une caravane de chameaux nous précède : les bêtes effrayées fuient dans toutes les directions ; leurs silhouettes monstrueuses se profilent sur le sable sous l'éclatante lumière des phares. On dirait une vision de désert.Le car puissant gravit une montée assez raide des derniers contreforts du Grand-Atlas. Le jour parait enfin. On s'arrête au village de Tamanat pour prendre le café. La cantine st tenue par un juif de Mogador. Je m'en étonne. Il m'explique qu'il est engagé volontaire ; il s'est battu sur les différents champs de guerre de France et d'Orient. L'Amicale des Combattants a obtenu pour lui la licence d'ouvrir cette cantine. Il vit heureux de cette solitude, avec sa femme et ses enfants, la route monte et descend le long de la paroi de pierre ; les virages se succèdent. Nous regardons la montagne boisée; les précipices profonds sont pleins d'ombre.Les troupeaux de chèvres sont accrochés aux **arganiers** épineux, couverts de fruits jaunes. On atteint le point culminant. L'Océan apparaît dans son immensité : de si haut, il semble qu'il n'ait pas une ride. Quelques chalutiers se livrent à la pêche : le poisson est destiné au marché de Paris. Pas un souffle d'air ; le soleil, dans cette matinée calme, répand sa lumière de fête. C'est ici la plus jolie route en corniche de tout le Maroc.Voici Agadir qui scintille vigilante sur la haute montagne. Les Portugais l'ont fondée en 1503 ; l'Arabe l'a conquise et fermée à l'étranger. La vieille ville, ramassée sur elle-même, se cache derrière les remparts de sa casbah de terre. Les bâtiments modernes se sont éparpillés au hasard sur les collines autour de la vaste baie bien abritée.Je prends immédiatement contact avec les membres de la communauté israélite : juifs autochtones et juifs venus depuis peu de Mogador ou Marrakech, les premiers, une quinzaine de familles, habitent la casbah : des maisons droites et sombres dans ce pays de lumière. La misère, les privations, les maladies de toutes sortes ont, de génération en génération, brisé tous les ressorts de la vie. Maigres, chétifs, hirsutes, ils portent les stigmates de la déchéance. Leur synagogue est une chambre nue, enfumée par les petites lampes suspendues au plafond ; le rabbin est debout, un bâton à la main ; une vingtaine de garçonnets accroupis dans la poussière répètent de leurs voix aigües les versets de la paracha de la semaine. C'est l'école du passé, telle qu'elle s'est perpétuée depuis des siècles, sans aucune modification. Tout le Maroc l'a connue avant l'ouverture des écoles de l'Alliance Israélite.Notre arrivée met en émoi le quartier. On nous suit. Des femmes très jeunes, déjà fanées, de plus âgées qui semblent des centenaires ; fillettes en chemise ; les cheveux poisseux, des hommes à la barbe en désordre, pieds nus. Leur vie actuelle est poignante ; on imagine avec angoisse celle d'autrefois sous le joug de maîtres cruels. Inutile de demander l'histoire du passé, même le plus rapproché de nous. Les vieillards ne se souviennent de rien : aucune tradition ne surnage dans ces existences. C'est nous qui leur apprenons que, lorsque Davidson traversa Agadir, la population de la ville se montait à 109 habitants, 47 musulmans seulement et 62 juifs... L'oubli a été leur suprême consolation et leur seule possibilité de vivre. Aujourd'hui encore, malgré la servitude abolie et la liberté conquise, la misère est le lot de ces êtres résignés.Nous dévalions par des sentiers pierreux ces pentes escarpées. Ici, c'est le cimetière. Point de tombes, quelques cailloux indiquent la place où repose des êtres chers. Le vent les fait rouler jusqu'au bas de la montagne. Le père ne reconnaît plus l'endroit où il a enterré son enfant et le fils ne retrouve plus la tombe de ses parents. La page qu'on tourne est aussitôt oubliée.On me montre cependant les quelques pierres qui indiquent le tombeau de Rabbi Khlifa Malka, le saint du lieu, que les fidèles viennent honorer à chaque commencement de mois. C'était un homme juste et bon qui craignait Dieu... La ville était affamée. Les familles priaient au temple le jour du Grand-Pardon. Tout à coup, dans la petite ville silencieuse un cri retentit : « Des bateaux, des bateaux ! Des bateaux européens mouillaient dans la rade ! » tous les Arabes descendent à la rencontre de la troupe des marins ; les israélites les suivirent. Le prophète se vida. Rabbi Kifa ne s'aperçut de rien ; il continua la prière et les voix des anges répondaient "Amen" aux lieu et place des fidèles.Je me rends au Talborge, le nouveau quartier indigène où habitent les nombreux juifs arrivés ces dernières années. Tandis que ceux de la casbah exercent des métiers manuels et sont bijoutiers, ferblantiers, maroquiniers, savetiers, bâtiers, ceux-ci font du commerce : ils vendent des bougies, du sucre, du thé, de la toile et de l'orge. Leur vie est convenable, plusieurs portent le costume européen et ont l'instruction française. Ils vivent généralement en célibataires ; ceux qui se décident à amener leurs femmes se séparent cependant de leurs enfants, qu'ilslaissent dans leur ville d'origine pour qu'ils puissent aller à l'école. Il n'y a pas d'école juive à Agadir et l'école européenne n'accepte pas de juifs !L'Alliance Israélite, sollicitée d'ouvrir une école, se montre prête à répondre au vœu de la communauté. L'école ramènerait rapidement la fusion entre les deux éléments de la population juive et hâterait l'évolution des gens de la casbah. Mais dans cette ville qui s'organise, la place est mesurée aux habitants ; il est impossible de trouver une demeure pouvant abriter une centaine d'enfants. Il faut construire du neuf et les ressources manquent pour une telle réalisation. Les petits juifs sont condamnés à grandir dans l'ignorance.Et pourtant, dans ces confins marocains, nos coreligionnaires connaissent l'indigène et parlent sa langue, sont les meilleurs agents de paix, d'ordre, de travail. Le Protectorat se doit de leur donner satisfaction dans le domaine de l'instruction. Il sait que le développement de la ville s'en ressentirait. Cette population augmenterait et son activité donnerait un nouveau essor aux affaires. Songeons qu'Agadir, la porte du Sous, deviendra rapidement une des grandes villes du Maroc : station d'hivernage, centre touristique, port d'embarquement des minerais des riches montagnes de l'intérieur. 9 janvier 1931 DASEY