Therese Zrihen-Dvir
Généalogie des Juifs Marocains
06 October 2022 à 11:09
Un extrait des petits contes de Marrakech "Derrière les remparts du Mellah de Marrakech" de Thérèse Zrihen-Dvir **Les Portes du Ciel****S**ouccot[[1]](https://www.facebook.com/groups/genealogiedesjuifsdumaroc#_ftn1) approchait. Nous nous réjouissions tous de la perspective d'aider nos parents à construire de petites cabanes faites de roseaux et de feuilles de palmes sous le dôme céleste.Notre meilleur passe-temps était la préparation de guirlandes, découpées dans du papier crépon, dans lesquelles mes oncles inséraient de petites ampoules multicolores scintillant de mille feux. Ma grand-mère meublait la Soucca d'une grande table, de chaises et d'un divan pour celui, ou celle, qui s'aventurerait à passer la nuit sous ce toit précaire. Généralement, cela déclenchait de petites querelles entre mes tantes et oncles quand, avant la tombée de la nuit, tous voulaient obstinément y dormir.- Mais pourquoi, questionnai-je Mémé. Qui y a-t-il de si particulier à dormir sous les cieux ?- Assieds-toi donc et laisse-moi te raconter pourquoi nous aimons tous dormir en plein air à Souccot, me dit-elle avec un sourire de connivence.Munie d’un tabouret, je m'assis en face d'elle, attendant avec impatience son récit.- Sais-tu, me dit-elle, qu'avant la fête de Souccot, nous passons nos nuits à prier et à demander pardon pour nos fautes de l'an passé ? Il est dit qu'au dernier jour de Souccot, le « Bon Dieu » écrit sur son livre de vie un rapport sur chacun de nous. Et ainsi, nous sommes soit punis, soit récompensés pour nos actes. Si tu as péché ou as délibérément ou indirectement fait du mal à qui que ce soit sans que tu ne fasses l'effort de réparer le dommage occasionné, tu seras punie. Mais si au contraire tu as passé toute l'année à faire de bonnes actions et à suivre les commandements de notre Seigneur, tu seras récompensée.- Ce n'est vraiment pas le moment de lui bourrer la tête avec de pareilles choses, reprocha mon grand-père du coin de la cabane. « Elle est trop jeune pour comprendre leur complexité, et lui faire peur avec de telles histoires n'est pas recommandable !Je pense qu'il avait remarqué la pâleur instantanée qui avait envahi mon visage quand ma grand-mère avait abordé le sujet épineux des péchés. Je n'avais que six ans, mais je comptais dans mon casier personnel quelques-uns, comme des mensonges et des petits larcins que je n'avais jamais révélés par peur de me faire sérieusement réprimander. J'avais aussi commis au moins un ou deux vilains tours aux enfants des voisins lors de nos jeux de médecin et de malades. Je n'étais pas particulièrement fière des résultats de ma toute dernière plaisanterie : J'avais aligné filles et garçons pour leur mettre des gouttes dans les yeux. Le flacon dont je fis usage avait contenu au préalable des gouttes pour les yeux, mais une fois vidé de son contenu, Grand-mère s'en était débarrassée en le jetant dans le panier à ordures. Dès qu’elle me tourna le dos, je m’en emparai pour le remplir d'eau froide et de rognures de savon. Je me mis ensuite à le secouer afin que les fines parcelles de savon fondent dans l'eau. Une fois la mixture prête, j'instillai une ou deux gouttes dans les yeux des malheureux enfants. Évidemment, mon traitement leur enflamma les yeux. Ils se sauvèrent, la vue brouillée, les yeux rougis et larmoyants. Je n'ai jamais compris pourquoi ils ne s'étaient pas plaints à leurs parents. Était-ce parce que j'étais la petite fille du Grand Rabbin de notre communauté que tout le monde craignait et respectait ? L'affaire fut rapidement épongée. Quant à moi, je venais de réaliser l'ampleur du mal que j'avais causé à ces enfants et m'étais promise de ne plus recommencer.- Mais non, vas-y Mémé, continue, dis-je à ma grand-mère en m’efforçant d’avaler ma salive.- Es-tu certaine de vouloir écouter le reste ? me demanda-t-elle.- Oui, je dois savoir si moi aussi j'ai besoin de demander pardon pour mes péchés, lui répondis-je le front plissé.- Enfin, la nuit qui précède Simha Torah (Fête du don de la Torah) nous ne dormons pas, car c'est au cours de cette nuit particulière que le « Bon Dieu » ouvre les portes du ciel.- Que veux-tu dire Mémé ? Il a des portes le ciel ? À quoi ressemblent-elles ?, lui demandai-je, abasourdie.- Mais bien sûr que le ciel a des portes, répliqua ma grand-mère d'un ton sérieux. - Quand elles s'ouvrent, tu n’as seulement que quelques secondes pour exprimer les vœux qui te seront accordés pour le restant de ta vie.- Les as-tu vues toi, les portes du ciel, Mémé ? murmurai-je, déconcertée et curieuse. Et qu'as-tu demandé ?- Je n'ai jamais eu l'occasion d'être éveillée quand cet événement tint place, répondit ma grand-mère, dépitée. Cependant, tous ceux qui ont eu l'opportunité d'exprimer leurs souhaits, les ont vus se concrétiser sur-le-champ. Quelques-uns ont demandé de l'or et des diamants, d'autres santé et prospérité.- Qu'aurais-tu aimé avoir Mémé si, par chance, les portes du ciel s'ouvraient pour toi ?- Je demanderai la guérison de ton grand-père, balbutia-t-elle presque imperceptiblement.- Tu sais Mémé, je vais m’abstenir de dormir cette nuit et les nuits suivantes jusqu'à la fin de Souccot et j'attendrai que les portes du ciel s'ouvrent pour faire le même souhait que toi, répondis-je. - Aide-moi je te prie, à étendre mon matelas sous les étoiles. Je te promets de ne pas fermer l'œil la nuit entière et de ne pas rater cet événement.Je partis vers ma chambre, suivie de Mémé et, à deux, nous charriâmes mon petit matelas jusqu'au patio, tout près de la cabane de Souccot et nous l'y étendîmes. Je me saisis aussi de mon oreiller et d'une fine couverture et m'assis sur ma couche précaire.Dans la cabane, mes oncles et tantes continuèrent leurs bruyants jeux de cartes en sirotant du thé chaud à la menthe, et grignotant des biscuits. Pépé et Mémé se retirèrent pour la nuit, tandis que moi, je luttais pour conserver les yeux ouverts, fixant le ciel où, par moment, une étoile filante m'arrachait un cri de joie vite étouffé. Puis, plus rien, aucune porte ne s'ouvrit ni ne se ferma. Je vis mes oncles et ma tante quitter la cabane pour aller à leurs chambres.Quand j'ouvris les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel.Mémé m'apporta un verre de thé chaud et parfumé et une tranche de son gâteau que j'avalai gloutonnement.- Je suis désolée Mémé, si je t'ai déçue, lui dis-je envahie de remords. - Je ne me rappelle pas quand le sommeil a eu raison de moi. C'est tout simplement arrivé.- Ma douce enfant, me répondit-elle. - Ne t'inquiète de rien. Cela nous arrive à tous, et c'est pour cette raison qu'aucun de nous n'a jamais réussi à voir les portes du ciel s'ouvrir.[[1]](https://www.facebook.com/groups/genealogiedesjuifsdumaroc#_ftnref1) La fête des Tabernacles
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