Visite de Rabat : Le Centre-ville fait peau neuveLe boulevard Mohammed V est le lieu historique par excellence de la juxtaposition des deux univers urbains, des deux modèles socioculturels d'habitat, d'activité et de consommation. C'est là que se rencontrent le couple ancien et récent (ou vieux et neuf), traditionnel et moderne, maghrébin et européen... C'est là son intérêt, son potentiel, sa force et sa beauté. Il y a deux centres, la médina et la ville nouvelle, qui sont en contiguïté physique et qui sont reliés par une avenue. Le boulevard Mohammed V se prolonge dans la médina par la rue El Gza. Les deux mondes s'interpénètrent. Cela, d'autant plus facilement que la porte de la muraille qui existait a été détruite à hauteur du marché central. Les flux piétonniers montent et descendent de la médina jusqu'à la gare. Le boulevard Mohammed V a longtemps été l'unique lieu de promenade. Il a connu ses périodes fastes, du temps du protectorat français. Des bals s'y donnaient. Longtemps, le café Balima a été le lieu de rendezvous des résistants qui y parlaient indépendance. Dans les années soixante-dix/quatre-vingt, le boulevard connaissait encore un certain éclat. Et le Balima était fréquenté par les artistes et les intellectuels. Puis il connut une lente paupérisation. Des boutiques aux articles aussi tristes que rares distrayaient à peine le passant. Mais on continuait à monter et descendre l'avenue, inlassablement. « Je vais faire le boulevard », disait-on. Une sorte de « paseo » désespéré ou languide. L'aspect de la médina et celui du boulevard Mohammed V sont différents, mais on y retrouve certaines fonctions urbaines identiques, les achats et certains services. Certains urbanistes s'alarment de la montée de la médina vers le boulevard. On trouve des vendeurs à la sauvette étalant leur marchandise à terre. Année 2004, le boulevard Mohammed V connaît un changement notable. On exige des commerçants des enseignes à la même hauteur, les climatiseurs sont placés à l'intérieur des boutiques, les stores sont unifiés, on élargit les trottoirs, on aménage des passages pour handicapés, on éclaire, on embellit avec des fontaines, des espaces fleuris, des ouvertures sur le Balima et l'ancien ministère de l'Information, on repeint les façades et on refait le sol (le revêtement est malheureusement un ratage). Malgré cet. embellissement, cette mise en valeur des bâtiments par les ouvertures, le boulevard n'enregistre pas de changement dans son animation. Les habitudes déambulatoires des passants sont toujours les mêmes. Et ce sont aussi les mêmes passants. Le centre-ville ne joue toujours pas le rôle de pôle fort d'animation. Les populations de Rabat ne s'y mélangent pas. La jeunesse privilégiée de Rabat ne s'y promène pas. Les magasins restent peu attrayants. Les cafés peu nombreux. Ce sont essentiellement les hommes qui les occupent sur l'avenue parallèle, l'avenue Ben Abdellah. Seul le café du cinéma Septième Art, sorte d'îlot protecteur dans la ville, est un lieu de rendez-vous pour tout le monde. Il est regrettable qu'un café comme « Le Balima », face à un établissement comme le Parlement, ait si pauvre allure. On aimerait imaginer les propriétaires en faire un café historique avec un certain « flair » et des photos de ceux qui y passaient. Mais le centre-ville, contrairement à l'Agdal, qui souffre d'un manque d'infrastructures culturelles hormis un centre culturel et une salle de concert un peu excentrés des lieux de consommation, dispose d'un théâtre et de cinémas.La culture, un pari impossible ?Rabat deviendra-t-elle un jour ville culturelle? Ce qui lui manque fondamentalement, c'est la dimension culturelle, la dominante culturelle. De nombreux artistes marocains y ont élu domicile. Écrivains, peintres, cinéastes, musiciens... Citons quelques noms, Fouad Bellamine, Bouchta Hayani, Salima Raoui, Edmond Amran El Maleh, Abderrahman Tazi, Youssef El Alamy, Nabyl Lahlou, Kilito... Elle a peu inspiré tous ces artistes. Rares sont ceux qui l'ont prise comme objet de leurs films ou de leurs livres. Retenons l'écrivain Abdelkebir Khatibi qui vit dans les environs proches de Rabat et qui a écrit « Tryptique de Rabat ». Rares sont les créateurs étrangers qui ont choisi Rabat comme lieu de travail. La ville n'offre-t-elle pas les stimulants et les conditions d'épanouissement pour les artistes? Il faudrait commencer par énumérer ces carences, ces manques. Rabat attend la construction de son Musée d'art contemporain (en cours actuellement), la rénovation du Musée d'archéologie, son Musée des Sciences, son conservatoire de Musique et des Arts Chorégraphiques. Si elle est une des seules villes du Maroc à avoir son théâtre, le Théâtre Mohammed V, il lui faut, pour être au niveau d'autres capitales, d'autres lieux culturels, des centres culturels, des cinémas, des théâtres, des conservatoires. Chaque quartier devrait avoir ses lieux de culture, ses bibliothèques. Rabat n'est pas seulement la ville du Parlement, du gouvernement, elle est aussi celle des universités. Des milliers d'étudiants y vivent. Pourtant, peu fréquentent les spectacles, concerts, théâtre ou danse. La culture demande une initiation, une formation préalable. Créer des lieux de production et de formation culturelle est nécessaire. Chaque construction étatique pourrait être le fruit d'un pari architectural. Des lieux de loisirs peuvent être aussi des objets de réflexion pour des architectes porteurs d'une vision de la ville. La rénovation du zoo se fait attendre. Un des autres grands projets de la ville est l'aménagement d'une corniche. Rabat, située sur le littoral atlantique, ne jouit pas de cet emplacement privilégié. À partir des Oudayas, à l'opposé du fleuve, une étude a été lancée pour l'aménagement du littoral. Une partie des logements sur le littoral, cachée par un mur qu'on a appelé le mur de la honte, est insalubre, quand il ne s'agit pas de bidonvilles. Un effort important, de la part des élus, des locaux et de tout citoyen, doit être fait pour empêcher la prolifération des bidonvilles, permettre la surveillance des constructions, réduire l'habitat insalubre qui se développe avec la corruption. Il est regrettable qu'un quartier comme celui de l'Océan n'ait pu être sauvé. Du moins, une belle partie. Constitué d'immeubles et de jolies petites villas avec balcons et fenêtres ouvragés, il était alors habité par une communauté essentiellement espagnole. C'était un lieu plein de vie et de charme. Aujourd'hui, s'il est toujours animé par les différents métiers, de vulgaires immeubles sans cachet, sans style, remplacent les villas. On ne cesse de détruire. Quelques maisons subsistent entre de hauts murs. Mais pas pour longtemps. Une vision prospective, basée sur la sauvegarde du patrimoine, aurait dû tenter de sauver une partie du secteur. Aménager une corniche en intégrant un quartier comme l'Océan aurait été un atout pour la ville. Elle aurait pu devenir une zone piétonnière avec ses cafés, ses restaurants, des galeries de peinture, des lieux d'exposition, des lieux de musique... Rabat avait là un lieu déjà existant, un lieu vivant, un lieu de mémoire qui aurait pu devenir un lieu à dominante culturelle. Espérons que le magnifique édifice de l'Hôpital militaire Mohammed V (anciennement Marie Feuillet) soit sauvé de toute spéculation et reconverti en un lieu culturel.