**Récit d'une première rentrée scolaire à l'école Semach de Casablanca.**Nous sommes en Octobre 1960, il est huit heures du matin, accompagnée de ma mère je traverse le Marché Central pour aller prendre de l’autre côté sur le boulevard de la Gare, l’autobus n°1 pour me rendre à ma nouvelle école. J’ai six ans et je vais amorcer le long cheminement scolaire.Inquiète et curieuse à la fois, j’appréhende de découvrir une nouvelle structure, de nouvelles personnes et un nouveau mode de vie. Le cœur battant et proprement vêtue d’un tablier bleu, un beau cartable en cuir à la main, je monte les marches de l’autobus et prends place sur une banquette, près de ma mère.Ce premier parcours, escortée de ma maman, a pour mission de me montrer le chemin que je vais désormais emprunter, seule, durant les cinq prochaines années.L’autobus était un moyen de transport qui m’était depuis longtemps familier. J’aimais me faire conduire et m’évader en observant le nez collé à la fenêtre, le paysage urbain. Tout m’interpellait. Les embouteillages, les bicyclettes, les mobylettes, les charrettes tirées par un âne ou parfois par des bras d’homme, les petits-taxis rouges et noirs. L’agent de police qui faisait la circulation en gesticulant et en sifflant à tue-tête dans son sifflet. Le brouhaha et la vie trépidante à l’extérieure étaient mon cinéma favori avant de devenir une cinéphile en herbe, un peu plus tard.Je ne savais rien de l’école où ma mère m’avait inscrite si ce n’est qu’elle se situait loin de chez nous. Attentive au parcours et à la station à laquelle je devais descendre, je fis connaissance avec mon nouvel environnement. Une directrice stricte, plutôt sévère que ma mère semblait déjà connaître, *Madame Hanania*, juive, d’origine turque. Je découvrais très vite dans ma classe que j’étais dans une école de filles, sans garçons. Ce qui n’avait pas était le cas à la garderie de Bourgogne que j’avais quittée à regret, trois mois auparavant.La maîtresse, *Mme Annette Acoca,* se montra attentive, plutôt douce et rassurante avec les élèves de la classe. Assises deux par deux, derrière un pupitre en bois, que je partageais avec ma nouvelle camarade *Micheline Moryoussef.* À la récréation très vite je me liais avec une autre petite fille *Monique Sabbah* qui avait presque le même nom de famille que moi. À nous trois, nous allions former les 3 mousquetaires-filles et les meilleures élèves de la classe, tout au long de l’année. La particularité que je découvrais dans ma nouvelle école, c’est que j’allais apprendre en même temps, à lire et à écrire dans trois langues différentes: en français, en hébreu et en arabe. Une autre observation que je faisais rapidement, c’était que la majorité des enfants étaient juifs à l’exception de Nadia, Fouzia et Zineb qui étaient arabes et musulmanes, dispensées des leçons d’hébreu.Mon apprentissage social ne consista pas seulement à me faire des amies et à partager les jeux de marelle, de sauts à la corde ou d’élastique, mais à découvrir à travers les questions qui m’étaient posées les différences culturelles et de mode de vie qui me séparaient de mes camardes.- Arielle, est-ce que tu manges du jambon à ta maison ? Est-ce que ta maman sait faire la dafina ? Est-ce que vous êtes cachère chez toi ?.Je restais interdite. Prise au dépourvu et ne m’étant jamais posé la question moi-même. Je tentais très vite de m’ajuster en donnant des réponses évasives mais surtout en me gardant bien de dire la vérité par crainte de me faire rejeter ou d’être perçue comme différente, ce que j’étais déjà. Très vite, j’appris à me fondre dans mon nouvel environnement, à me lier d’amitié avec toute sorte de petites filles y compris celles issues de milieux modestes qui me semblaient plus gentilles et plus attachantes. Deux ans plus tard, l’une d’elle, *Aïda Bensimon* avait insisté pour que je vienne chez elle, après l’école pour me présenter à sa maman. Je revins chez moi en soirée, remplie de tristesse et à la fois d’admiration. Les *Bensimon*étaient une famille de dix, à vivre dans un minuscule appartement rue des Anglais, la pauvreté et l’absence d’hygiène était leur lot quotidien. La maman d’Aïda m’accueillit chaleureusement en prononçant des mots gentils en arabe dont je devinais le sens. Elle me proposa un goûter que je déclinais. Je restais médusée, ma copine vivait dans des conditions de grande indigence, elle-même mal fagotée avec des souliers troués. Mais, ce qui me fascinait c’est qu’elle avait toujours un grand sourire aux lèvres et était fière d’être mon amie, comme j’étais fière d’être la sienne.Des années plus tard, à Ashdod, en Israël, j’ai retrouvé, par hasard, à une station d’autobus, une belle jeune fille, bien mise et je fus ravis de reconnaître la même Aïda, métamorphosée que je serais fort dans mes bras. J’étais heureuse de constater qu’immigrer en Israël, avait permis à cette famille et à mon amie en particulier de s’émanciper. Ils avaient à présent, des conditions de vie plus appropriées que celles d’autrefois au Maroc. Ce qui ne fut pas le cas pour tous les immigrants d’origine marocaine, qui ont souvent connu une intégration difficile.C’est au cours de ma scolarité que je découvris que ma mère m’avait inscrite dans cette école *Sémach *de l’Alliance Israélite Universelle, parce que l’école proposait, entre autre, une cantine le midi aux enfants qui demeuraient loin ou à ceux de familles défavorisées. Infirmière à l’hôpital, avec des horaires variés, elle se trouvait dans l’incapacité de revenir à la maison entre midi et deux heures pour m’accueillir au déjeuner.Durant les cinq années où je fréquentais cette école, je me suis toujours abstenue de manger le midi. J'étais bien "forcée" de prendre place à la cantine avec les autres enfants, mais les odeurs désagréables, la vétusté du mobilier, les menus non appétissant, tout ce contexte rudimentaire me faisant penser à "une soupe populaire". Je refilais donc systématiquement mes repas à mes autres camarades. Je me contentais des goûters que l’ « American Joint» fournissait gracieusement aux écoles de l’Alliance: une tranche de cheddar orange avec un morceau de pain, parfois, une barre de chocolat aux arachides que je gardais pour ma mère, très gourmande, qui appréciait bien plus que moi les friandises.La description de mon école et du mode de vie qui fut le mien, est bien différent de celui que nos enfants et petits-enfants ont fréquenté. Autre époque, autre mœurs !Une fois adulte, j’ai pris conscience de l’immense chance que j’avais eu d’apprendre d’emblée à lire et à orthographier trois langues. Mais au-delà de ce privilège, l’école juive de l’Alliance israélite Universelle m’a permis de découvrir un environnement, un milieu de vie, des valeurs juives, qui beaucoup plus tard m’ont aidée à façonner mon identité et à choisir, en toute connaissance et en toute conscience, ce que j’avais envie d’être.Arielle Sebah Lasry🌺